Retour sur l’utilisation des plantes médicinales pour les intellos ou les passionnés d’histoire…

« Tout est toxique, rien n’est toxique, tout est question de dose. » Paracelse

Le recours aux plantes pour guérir ou soigner est aussi vieux que l’humanité.

 

J’ai appris récemment que les études de médecine dispensent actuellement le strict minimum sur tous ces savoirs ancestraux et notamment la connaissance des plantes médicinales et leurs remèdes associés. C’est d’ailleurs souvent plus avec un sourire nostalgique que les médecins en parlent quand on aborde le sujet avec eux, tout au plus pour citer quelques plantes dont sont issus des remèdes très communs aujourd’hui: l’aspirine du saule, la morphine de l’opium, etc.

Certes, la chimiothérapie est et reste révolutionnaire dans l’histoire de l’évolution des soins et de la santé mais il serait dommage de balayer d’un revers de main les plantes avec lesquelles les hommes ont vécu et se sont soignés depuis des millénaires. D’autant plus dommage que la plupart des gens ne connaissent plus les plantes et leurs remèdes non plus. Cet appauvrissement généralisé est regrettable. Je vois cependant de plus en plus de personnes qui s’y intéressent, soit par déception face à une médecine moderne, trop médicamenteuse et peu humaine, soit par choix.

Ce retour – peut-être un peu barbant pour certains – est nécessaire pour comprendre que des listes innombrables de noms, certains plus célèbres que d’autres ont tous participé à l’étude empirique des plantes sur des milliers d’années… et à faire évoluer la médecine de manière générale.

Les premiers écrits sur l’usage médicinal des plantes datent de -4000 ans av JC en Mésopotamie (qui correspond à l’Irak actuelle). Les propriétés de la jusquiame, de la mandragore et de l’opium sont gravées sur des tablettes cunéiformes de la bibliothèque d’Assurbanipal  – une collection de plus de  25 000 tablettes d’argiles –   que l’on retrouve aujourd’hui au British Museum à Londres.

Le Code d’Hammourabi

Le Code d’Hammourabi, sixième roi de Babylone est en fait une magnifique stèle  –  conservée au Louvre – sur laquelle sont gravées des lois … mais ce code s’intéresse aussi longuement à l’exercice de la la médecine et encourage l’emploi et la culture des plantes médicinales.

Dans le monde de l’Egypte antique , les vertus des plantes étaient intrinsèquement liées à la magie et à des formules mystérieuses… elle a également fourni un énorme savoir. Ainsi sur le papyrus Ebers qui date de -1600 av JC, figurent de nombreuses incantations mais aussi des observations plus objectives sur les plantes déjà connues à Babylone et d’autres plantes comme le séné, le ricin, la réglisse, réglisse qui fut par ailleurs trouvée dans la tombe du pharaon Toutankhamon. D’autres papyrus évoquent l’utilisation de l’oignon, du carvi, du safran, de l’ail ou de la menthePour Homère, les Egyptiens étaient des fils de Péan, le médecin des dieux de l’Olympe.

Dans le monde juif, on attribue au roi Salomon un vaste traité de plantes médicinales.  La phytothérapie juive est essentiellement décrite dans les écrits talmudiques et se rapproche de la conception phytothérapique perse ou arabe.

La médecine indienne traditionnelle est appelée ayurveda. La conception ayurvédique reconnaît la nécessaire interaction entre le macrocosme (univers) et le microcosme (homme). Les éléments Terre, Eau, Feu et Air comme les parties solide, liquide, calorique, … de l’être humain font partie du microcosme.  Des textes sanskrits reprennent la description des propriétés de six ou sept cents plantes et les textes plus récents – début de l’ère chrétienne en décrivent 1500. Le livre de Charaka Samhita, texte fondateur de l’ayurveda apparaît comme le plus ancien traité médical de l’Inde. Il énumère pas moins de 500 plantes dont aucune espèce n’est d’origine européenne. Cette médecine traditionnelle est encore largement pratiquée de nos jours.

Le Pen Tsao

La médecine chinoise – merveilleux laboratoire à lui seul – émerge au même moment. Le Pen Tsao décrit quelque 1000 plantes aux vertus thérapeutiques significatives. Leur emploi et leur préparation y sont mentionnés. Ce livre est reconnu comme le plus vieux livre sur les plantes médicinales. La légende raconte qu’il aurait été rédigé par l’empereur Shinon vers – 2800 av JC. La pharmacopée chinoise classe les drogues selon leur couleur , leur degré de chaleur  – cette classification sera reprise par Hippocrate – leur forme, leur saveur et leur habitat privilégié. Les premières observations datent de – 4000 av JC. Elle permettra des résultats spectaculaires en utilisant à bon escient le monde végétal, résultats qui seront ensuite transmis aux mondes grec, arabe et puis romain. 

A l’époque grecque, le traitement des maladies reste indissociable de la mythologie. Apollon est le dieu de la santé et apprend la connaissance  des plantes médicinales auprès du centaure Chiron. Ses filles Hygie et Panaceia ont donné leur nom à l’hygiène et à la panacée = le remède miracle. De nombreuses plantes portent encore des noms évocateurs de la période classique.

Qui ne connaît pas le serment d’Hippocrate auquel souscrivent encore les médecins d’aujourd’hui? Hippocrate qui a vécu au Vième siècle av JC est le père de la médecine scientifique. Il rationalise la pratique médicale en la séparant de son contexte religieux. Il décrit les causes, classe les individus selon leur tempéraments, … L’école d’Hippocrate reprend un large éventail de plantes, y compris importées de l’Inde et de l’Egypte. Ces plantes sont exclusivement préparées sous forme de boisson.

Théophraste ( 4ème siècle av JC) est souvent considéré comme le fondateur de la phytothérapie scientifique : il a classé et a indiqué les propriétés de plus de 500 plantes.

Le De Materia Medica

Vient ensuite le médecin, pharmacologue et botaniste grec Dioscoride et son livre De Materia medica, où il y décrit plus de mille substances des plantes et est à l’origine des pharmacopées.

Galien est également une figure médicale de Rome, il a d’ailleurs soigné plusieurs empereurs. Il fait ses études à Alexandrie et en Grèce et est à l’origine de la forme galénique, soit la manière de confectionner les médicaments (sirop, cachet, teinture, suppositoire,…). Les médecins de l’époque sont censés maîtriser les trois règnes animal, végétal et minéral ainsi que tous les remèdes naturels dont ils sont issus.

A la même époque en Gaule, la récolte du gui est exclusivement réservée à une caste spécifique des druides dénommée les Eubages qui est également la caste spécialiste dans la médecine. Qui connaît les BD de Astérix et Obélix se souviendra certainement du druide Panoramix qui récolte cette plante.

L’héritage grec antique parvient jusqu’aux rives du Moyen Orient, de la Perse et également sans doute en Inde. La science médicale européenne sera d’ailleurs basée uniquement jusqu’à la Renaissance sur la connaissance médicale grecque à partir d’ouvrages arabes traduits en latin.

Au XIII, IX et XX ème siècle, on assiste au véritable essor de la phytothérapie arabe. Rhazès, le “Galien” des Arabes, est l’initiateur de la séparation des plantes simples complexes et est également à l’origine de la distillation par l’alcool, un excellent conservateur des plantes. D’autres auteurs comme Avicenne, un médecin persan  est l’auteur du célèbre Canon de la médecine, synthèse d’Hippocrate, de Galien et d’Aristote.

Toutes ces grandes civilisations ont inventé un système thérapeutique qui leur est propre.

Avec le Moyen Âge vinrent les monastères et avec ceux-ci l’avènement des jardins de curés, des jardins clos près de l’église et les trésors littéraires écrits par les moines.

Etrangement, on dispose encore actuellement de peu d’écrits de l’époque. L’Hortulus de Wilfried Strabon, autrement dit le louche,  au IXème siècle ne décrit que 25 plantes.

De ces temps on retient également la prestigieuse École de médecine de Salernes, près de Naples qui décrit 168 plantes. Constantin l’Africain fait passer les pratiques et drogues de la médecine arabe dans la médecine occidentale. Un célèbre poème de cette école y parle notamment de la sauge, la Salvia officinalis.  

Hildegarde von Bingen, une abbesse du 12ème siècle, est à la fois une musicienne, une femmes de lettres et une naturaliste hors pair qui écrit sur de nombreux  végétaux indigènes.

A l’Ecole de Paris, Albert von Bollstaedt rédige sept livres sur les végétaux au XIIème siècle. A la même époque, fut fondée l’École de Montpellier par des érudits juifs et arabes.

De ce temps, on retient la distinction entre médecines simples et médecines complexes ou composées:

  • les médecines simples se traduisent par des remèdes unitaires issus généralement de plantes. On ne parlait pas de principes actifs – inconnus alors – mais de vertu liée à telle ou telle plante.
  • les médecines composées étaient quant à elles des compositions harmonieuses de remèdes simples pour accroître leur vertu. Cela prend encore tout son sens de nos jours quand on parle de synergie des plantes.

A la Renaissance, toutes les théories inspirées de l’Antiquité sont remises en cause. C’est le cas notamment de Paracelse qui brûle publiquement les livres de Galien et Avicenne. Le même Paracelse apportera par contre une avancée dans l’étude des plantes en y recherchant leur quintessence, soit l’ancêtre du principe actif actuel.

Paracelse

Paracelse réhabilite également la théorie des signatures qui consiste à associer la forme, la couleur, la saveur, les particularités, l’habitat et l’odeur d’une plante à l’organe qu’elle soigne. Par exemple, le jaune du pissenlit est associé à la bile et est par conséquent un excellent remède pour le foie; les taches blanches de la pulmonaire sont toutes indiquées pour le traitement de la tuberculose pulmonaire,etc. Si à l’époque de Paracelse, cette théorie était en fait la signature de Dieu sur ses créations,  elle n’en reste pas moins actuellement encore un bon moyen mnémotechnique pour associer les plantes à leurs effets. Cette manière de concevoir a d’ailleurs mené au principe du soin par le semblable et mènera plus tard à la création de l’homéopathie.

On peut citer dans le panel de tous ces noms le Bruxellois Jean-Baptiste Van Helmont  à la du 16ième siècle qui associe la médecine à la chimie et l’alchimie et préconise l’emploi des teintures plutôt que les infusions et les décoctions.

Les étapes charnières que constituent l’invention de l’imprimerie et par conséquent la diffusion plus large des livres alors dédiés à un public restreint de savants tout comme le début des grandes découvertes avec son lot de richesses immenses importées (kola, quinquina, cacaoyer, etc) mèneront vers une autre étape cruciale dans le développement de la médecine: sa profanisation.

Au XIXème siècle, la science avance à grands pas et on procède aux premières extractions des principes actifs: l’émétine de l’ipéca en 1817 (utilisée comme vomitif en cas d’intoxication aiguë), la strychnine de la noix vomique en 1818 (stimulant du système nerveux ), la caféine du café, les hétérosides de la digitale (utilisée dans le traitement de la tachycardie et de l’arythmie cardiaque), etc.

Les savoirs ancestraux sont alors relégués au grenier… Les théories médicale et pharmaceutique font leur apparition. On reconnaît les molécules actives des plantes et les plus grands fléaux comme les épidémies sont combattus avec succès.

La fin du XXème siècle est marquée par une complexification de concepts naissants plutôt que la simplification à l’extrême: la synergie au détriment absolu de la séparation des fractions d’un extrait de plante, la notion d’interactivité qui influence deux phénomènes,  la théorie générale des systèmes, l’écologie, la science du chaos, … qui amènent à la fois son lot de problèmes à résoudre comme la certitude que le monde végétal et donc la vie sont encore à explorer pour arriver à LA cellule primitive, soit notre ancêtre commun universel nommé LUCA (Last Universal Common Ancestor).

Le Chanoine Fournier, le Docteur Kneipp, le Docteur Leclercq sont tout autant des personnalités expertes de la phytothérapie qui ramènent les plantes sur le devant de la scène en apportant des solutions que la médecine classique ne sait pas ou ne peut pas traiter. Tant la simplification à l’extrême initiée lors de la naissance de la médecine scientifique comme l’usage de la chimiothérapie pour toutes les maladies, y compris les bénignes ou l’extraction d’un principe actif ne donnent pas ou peu de résultat par rapport à des pratiques phytothérapiques fortes d’un empirisme et d’une pratique millénaire.

Pourquoi donc ne pas revenir aux plantes d’abord pour son bien-être et les petits bobos de la vie quotidienne?

Si vous voulez en savoir plus, je vous conseiller les premiers chapitres du Traité  pratique de phytothérapie du Dr Morel dont je me suis d’ailleurs largement inspirée.

 

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